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2026-09-14

Huit siècles sous la Principauté de Liège : Herstal à part

Huit siècles sous la Principauté de Liège : Herstal à part

Il y a une chose que l'on oublie souvent en évoquant Herstal et Charlemagne : entre le palais carolingien et notre ferme du XVIIe siècle, il ne s'est pas rien passé. Huit siècles ont eu lieu, sous un régime politique que l'Europe n'a connu nulle part ailleurs sous cette forme, et Herstal y a occupé, jusqu'au bout, une position à part.

Un meurtre, un évêque, un État

L'histoire commence par un crime. À la fin du VIIe siècle, l'évêque Lambert de Tongres-Maastricht est assassiné dans sa résidence de campagne, non loin de Liège. Ce meurtre, aussi tragique soit-il, devient l'événement fondateur de la cité : le culte du martyr y attire les pèlerins, et Liège se construit autour de son tombeau.

Il faut ensuite attendre près de trois siècles pour que la ville devienne autre chose qu'un lieu de pèlerinage. En 972, l'empereur germanique Otton Ier nomme à l'évêché de Liège un homme né en Souabe une trentaine d'années plus tôt, formé à l'abbaye de Saint-Gall : Notger. C'est lui que l'histoire retient comme le fondateur de la Principauté.

Le processus se fait par étapes. En 974, l'empereur accorde à l'évêque le droit de tonlieu, de marché et de brasserie. En 980, Otton II confirme l'ensemble des possessions de l'Église de Liège et leur accorde une immunité générale : les terres de l'évêque échappent désormais à l'autorité des comtes et ne relèvent plus que de lui-même, sous l'autorité directe de l'empereur. En 985, l'impératrice Théophano, régente de l'Empire, cède à Notger le comté de Huy en échange de sa fidélité, un territoire qui s'étend alors sur la Hesbaye, le Condroz et la Famenne.

C'est cette dernière donation que la majorité des historiens retiennent comme l'acte de naissance véritable de la Principauté : l'évêque y acquiert enfin un titre et des prérogatives de comte, sans en porter le nom, et devient prince-évêque au service du Saint-Empire. Un débat subsiste néanmoins sur la date exacte à retenir, 980 ou 985, selon que l'on privilégie l'immunité générale ou l'octroi du comté. Ce débat lui-même est révélateur : la Principauté ne naît pas d'une proclamation unique, mais d'une accumulation de droits arrachés pièce par pièce à l'Empire.

Un État qui dure huit siècles

Ce qui naît ainsi durera jusqu'à la fin du XVIIIe siècle. Pendant plus de huit cents ans, la Principauté de Liège fonctionne comme un État du Saint-Empire à part entière, avec son prince à sa tête, cumulant l'autorité religieuse de l'évêché et le pouvoir temporel d'un souverain. Elle frappe sa propre monnaie, lève ses propres impôts, rend sa propre justice.

Le pouvoir n'y est pourtant pas absolu. Une cour de justice compte parmi les plus anciennes institutions de la Principauté, et à partir du XIVe siècle, un tribunal réunissant chanoines, chevaliers et représentants des villes peut juger souverainement les fonctionnaires et conseillers du prince lui-même. À la fin du XVIIIe siècle, avant que la Révolution française n'emporte l'ensemble, la Principauté compte environ trois cent quatre-vingt mille habitants.

Herstal, l'enclave qui résiste

Et Herstal, dans tout cela ? Voici ce qui rend son histoire singulière : la terre où Charlemagne aurait établi sa résidence a mis huit siècles à rejoindre la Principauté née sur ces mêmes bases carolingiennes.

Dès le XIe siècle, Herstal appartient au patrimoine des ducs de Brabant. En 1264, ses habitants obtiennent même de leur seigneur, pour la somme symbolique d'un florin d'or, l'usage collectif du bois de Herstal. Au XVe siècle, la seigneurie passe à la maison de Nassau, comtes puis princes d'Orange : Jean de Nassau, puis Englebert, puis Henri, puis René de Chalon, puis Guillaume, celui que l'histoire retiendra sous le nom de Guillaume le Taciturne, fondateur de la maison d'Orange-Nassau qui règne aujourd'hui encore aux Pays-Bas.

Au XVIe siècle, un projet d'échange territorial tente de régler la question : Charles Quint propose de céder Herstal au prince-évêque contre la place forte de Mariembourg. L'affaire traîne, échoue, ressurgit sous ses successeurs. Un compromis semble trouvé en 1549 : la rive gauche de Herstal passerait sous souveraineté liégeoise, la rive droite restant à l'Empereur. Mais Guillaume le Taciturne, propriétaire légitime des lieux, refuse toujours d'honorer cet accord, et personne à Bruxelles ne l'y contraint.

Pendant près de deux siècles, Herstal reste ainsi une enclave à part, une libre seigneurie puis une baronnie, disposant de son propre droit de haute et basse justice, relevant en appel de la cour féodale de Brabant plutôt que de Liège, alors même qu'elle est entourée de toutes parts par le territoire de la Principauté.

1740 : le rachat

La rive gauche de Herstal rejoint finalement Liège par le traité de Tirlemont, en 1655. Il faudra attendre bien plus longtemps pour la rive droite, celle où se trouve aujourd'hui notre ferme.

C'est finalement le 11 septembre 1740 que le prince-évêque de Liège, Georges-Louis de Berghes, rachète cette dernière portion de Herstal à son propriétaire d'alors, le roi de Prusse Frédéric II, qui avait hérité des droits de la maison d'Orange-Nassau. Le prix est resté dans les mémoires locales comme particulièrement élevé. Ce n'est qu'à cette date, plus de sept cent cinquante ans après les premières mentions carolingiennes du lieu, que Herstal devient pleinement et entièrement liégeoise.

Notre ferme, bâtie au XVIIe siècle, a donc connu les deux régimes : elle est née sous la souveraineté d'Orange-Nassau et a fini le siècle sous celle du prince-évêque de Liège.

Ce que huit siècles de résistance laissent en héritage

On raconte souvent la Principauté de Liège comme un long fleuve tranquille de huit siècles. L'histoire de Herstal montre l'inverse : même la terre où l'on situe le berceau carolingien a mis huit cents ans à intégrer l'État né de cet héritage, retenue par des droits féodaux, des alliances princières et des intérêts qui dépassaient largement la petite seigneurie mosane.

Cette indépendance disputée, cette capacité à rester à part, à négocier son rattachement plutôt qu'à le subir, dessine peut-être un trait de caractère régional. Le pays de Liège tout entier a cultivé, sous ses prince-évêques, une tradition d'autonomie locale rare dans l'Europe de l'Ancien Régime, faite de franchises urbaines et de tribunaux capables de juger le pouvoir lui-même.

Nous fabriquons du chocolat sur une terre qui a mis huit siècles à choisir son camp. Ce n'est pas rien.